Extrait du livre :"Dans cette vie même" par Sayadaw U PANDITA Traduit par Marie-Cécile FORGET
INSTRUCTIONS POUR LA MÉDITATION Le Bouddha recommande de se choisir pour la méditation, un endroit calme, éventuellement sous un arbre dans la forêt; le méditant pratique paisiblement, assis jambes croisées. Si ceci pose un problème, il est libre de se trouver une autre façon de s’asseoir. Ceux qui ont des problèmes de dos peuvent très bien pratiquer sur une chaise. Pour trouver la paix de l’esprit, il faut que le corps soit paisible. Il est donc important de se choisir une posture confortable, dans laquelle on puisse méditer pendant un certain temps. Il faut veiller à garder le dos bien droit mais sans raideur et à trouver le bon angle par rapport au sol. Vous comprendrez facilement pourquoi: un dos voûté ou tordu sera vite douloureux; d’autre part, l’effort de maintenir la posture sans prendre appui sur quoi que ce soit, va énergétiser la pratique. Fermez les yeux et posez votre attention sur le ventre, sur l’abdomen. Respirez normalement, sans forcer; ne cherchez pas à ralentir le souffle ni à l’accélérer, soyez naturel. Vous pourrez bientôt constater que certaines sensations apparaissent au moment où vous inspirez et que votre abdomen se soulève; de même, lorsque vous expirez, certaines sensations vont se manifester, liées au mouvement d’abaissement de l’abdomen. Essayez alors d’être plus précis et maintenez votre observation pendant toute la durée de ce double processus. Soyez conscients de toutes les sensations liées au mouvement de soulèvement, dès le début du processus. Maintenez votre attention très vigilante jusqu’au moment où ce mouvement se termine. Soyez ensuite conscient des sensations liées au mouvement d’abaissement de l’abdomen et observez le début, le milieu et la fin de ce mouvement. Si on demande de décomposer les mouvements de soulèvement et d’abaissement de l’abdomen en début, milieu et fin, c’est uniquement pour faire comprendre que l’attention doit être maintenue très éveillée pendant toute la durée de ces deux processus. Mais il ne s’agit pas d’observer trois segments séparément; c’est le processus global qu’il faut observer, sans interruption, du début à la fin et avec précision. Ne forcez pas, ne focalisez pas excessivement votre esprit pour voir à tout prix le début et la fin de ces deux mouvements. Dans cette méditation, effort et application précise sont très importants; ce sont ces deux facteurs qui vont permettre à l’attention d’atteindre la sensation avec justesse et vigueur. Pour que l’observation soit précise, il est très utile de nommer mentalement l’objet d’attention; on étiquette silencieusement la sensation, en répétant mentalement: “Soulèvement, soulèvement... Abaissement, abaissement...” par exemple. Comment Gérer les Vagabondages de l’Esprit Il est très probable que de temps à autre, il y ait des pensées vagabondes. A un moment, vous allez vous mettre à penser. Il faut alors observer l’esprit. Soyez conscients de cette pensée. Pour en prendre clairement conscience, vous pouvez la nommer mentalement en vous répétant doucement “penser, penser”, après quoi vous revenez aux mouvements de soulèvement et d’abaissement de l’abdomen. Et c’est de la même façon qu’il faudra procéder chaque fois qu’un objet se présentera à l’une ou l’autre des six portes sensorielles: l’œil, l’oreille, le nez, la langue, le corps et l’esprit. Personne ne peut rester parfaitement focalisé sur les mouvements de soulèvement et d’abaissement de l’abdomen, même s’il s’y efforce; d’autres objets vont inévitablement apparaître et devenir prédominants. Dans la méditation, le champ d’observation englobe toutes les expériences sensorielles, quelles qu’elles soient: voir, entendre, sentir, goûter, toucher ainsi que toutes les activités du mental comme les imaginations ou les émotions. Dès que l’un ou l’autre de ces objets se manifeste, vous devez en prendre conscience de façon objective tout en faisant doucement une note mentale. Au cours de la méditation assise, si un objet s’impose nettement à l’esprit au point de le distraire des mouvements de soulèvement et d’abaissement de l’abdomen, il doit être noté avec précision. Si par exemple un bruit perçant se manifeste pendant la méditation, vous devez consciemment diriger votre attention vers ce bruit, au moment précis où il apparaît. Réalisez le fait d’entendre et identifiez en même temps l’expérience en faisant doucement la note mentale “entendre, entendre”. Lorsqu’il s’estompe ou qu’il n’est plus prédominant, revenez aux mouvements de soulèvement et d’abaissement de l’abdomen. C’est le principe de base de la méditation en posture assise. La note mentale ne doit pas être trop compliquée. Un seul mot suffit. Pour l’œil, l’oreille et la langue, nous noterons simplement: “Voir, voir... Entendre, entendre... Goûter, goûter.” Pour les sensations corporelles, nous pouvons être un peu plus précis et noter par exemple: “Chaleur... pression... dureté... mouvement...” Pour ce qui est des objets mentaux, même s’ils déroutent par leur diversité, ils se réduisent finalement à quelques catégories comme penser, imaginer, se souvenir, faire des projets et visualiser. Quoiqu’il en soit, souvenez-vous que l’étiquetage n’est pas un exercice de vocabulaire. Le but est de nous aider à prendre clairement conscience de l’expérience elle-même, sans être immergé dans son contenu. Cette technique renforce l’esprit, le focalise. En méditation, nous essayons de développer une attention claire, pénétrante et précise aux différents phénomènes physiques et mentaux. Le simple fait d’être attentif à ces phénomènes va nous mener à la réalisation de leur véritable nature, à la vérité concernant notre vie. La pratique ne s’arrête pas nécessairement après une heure en posture assise. Elle peut se poursuivre pendant toute la journée, sans interruption. Lorsque vous vous apprêtez à vous lever, commencez par noter soigneusement l’intention d’ouvrir les yeux: “Intention, intention... Ouvrir, ouvrir...” Prenez conscience du phénomène mental de l’intention, ensuite ressentez les sensations provoquées par le mouvement des paupières. Notez ensuite très attentivement et en détail les différentes étapes du mouvement de votre corps qui passe à la posture debout et qui se met en marche. Tout au long de la journée, vous devrez être conscients et noter mentalement la moindre activité du corps comme par exemple le fait d’étendre ou de replier les bras, le fait de vous saisir d’une fourchette, de vous habiller, de vous brosser les dents, de fermer ou d’ouvrir une porte, de baisser les paupières, de manger, etc... Toutes ces activités devront chaque fois être soigneusement observées et mentalement étiquetées. Il faudra s’efforcer de maintenir l’attention pendant toute la journée, jusqu’au moment où vous irez dormir. En fait, ce n’est pas si difficile: on médite en posture assise, pendant la marche et pour le reste, on est simplement conscient de tout ce qui se passe. LA MÉDITATION EN MARCHE Pendant une retraite, on alterne généralement la méditation assise avec la marche. Les séances se succèdent ainsi tout au long de la journée et durent en principe une heure; mais il est possible de ramener ce temps à trois quarts d’heure. Lorsqu’ils pratiquent la marche attentive, les méditants se choisissent un espace de marche d’une vingtaine de pas qu’ ils parcourent de long en large. Dans la vie quotidienne également, la pratique de la marche attentive va se révéler intéressante à beaucoup d’égards. Y consacrer une dizaine de minutes avant de s’asseoir est une très bonne façon de focaliser l’esprit. En outre, il est toujours utile d’être attentif lorsqu’ on se déplace d’un endroit à l’autre. Cet exercice équilibre et affine l’attention; la concentration qu’elle développe est solide. Elle permet de réaliser des aspects très profonds du Dhamma, parfois même l’illumination! En fait, un yogi qui ne marcherait pas avant de s’asseoir peut être comparé à une voiture dont la batterie serait déchargée: il ne pourra pas facilement faire démarrer la machine. La méditation en marche consiste à observer le processus de la marche. Si vous adoptez un rythme relativement rapide, vous notez: “Gauche, droite, gauche, droite” tout en observant les sensations qui se manifestent dans la jambe toute entière. Si vous adoptez un rythme plus lent, faites trois notes à chaque pas: “Lever, avancer, placer le pied”. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les sensations liées au mouvement de la marche qu’il faut essayer d’observer. Lorsque vous arrivez au bout du chemin, vous vous tenez debout, ensuite vous tournez et vous reprenez la marche; observez tout ce qui se passe. Ne regardez pas vos pieds à moins qu’un obstacle sur le chemin ne vous y oblige; il est également inutile de visualiser le pied; ce n’est pas par les yeux que l’on perçoit les sensations; il faut se focaliser directement sur elles. Lorsque le méditant expérimente pour la première fois les sensations physiques à l’état pur, sans conceptualisation, comme par exemple la légèreté, le fourmillement, la chaleur, le froid, il le vit bien souvent comme une découverte fascinante. Pendant la marche attentive, on divise en général chaque pas en trois mouvements: lever, avancer et placer le pied. Si on sépare clairement ces mouvements, c’est pour permettre d’observer avec précision; il faut également étiqueter mentalement ces mouvements, chaque fois qu’ils ont lieu, dès qu’ils apparaissent; l’observation doit être maintenue très vive et ferme jusqu’à ce que le mouvement se termine. Précisons, c’est important même si c’est un détail, que le troisième mouvement, “placer”, commence dès le début du mouvement d’abaissement du pied. Le « Nouveau Monde » des Sensations Voyons ce qui se passe lorsque nous notons “lever”. Ce terme “lever” a une signification conventionnelle que nous connaissons bien; mais en méditation, il est important de dépasser cette signification conventionnelle, ce concept et de réaliser la véritable nature du processus d’élévation, dans son entièreté: on commence par noter l’intention de lever le pied et ensuite le processus lui-même avec ses multiples sensations. L’effort déployé pour observer le mouvement d’élévation du pied doit être bien dosé: ni trop fort - la cible est dépassée, ni trop faible - la cible n’est pas atteinte. Viser avec précision et exactitude va aider à trouver le bon équilibre. Si l’ effort est bien dosé et que l’esprit est appliqué avec précision, l’attention va automatiquement s’établir sur l’objet de façon très ferme. Ce n’est qu’en présence de ces trois facteurs, effort, application précise et attention que la concentration pourra se développer. La concentration bien sûr, c’est l’unification, le recueillement de l’esprit; sa caractéristique est d’empêcher sa dispersion, son éparpillement. Si nous persévérons et que nous affinons encore notre observation du mouvement d’élévation du pied, nous verrons la discontinuité de ce mouvement, il va nous apparaître par segments successifs comme une colonne de fourmis traversant la route; vue de loin, cette colonne semble statique, mais lorsqu’on s’approche, elle se met à chatoyer et à vibrer. Vue d’encore plus près, la colonne se disloque et on ne voit plus que des fourmis séparées les unes des autres. Nous comprenons alors que la colonne en tant que telle n’est qu’une illusion. Nous sommes maintenant en mesure de voir qu’il n’y a que des fourmis individuelles, se succédant les unes après les autres. Ce sont exactement les mêmes constatations que nous allons faire si nous observons avec précision le mouvement de soulèvement du pied, du début à la fin: le facteur mental appelé “vision pénétrante” se rapproche de plus en plus de l’objet d’attention. Plus il s’en approche, mieux le méditant perçoit la véritable nature du processus d’élévation. L’esprit humain a quelque chose d’étonnant : lorsque la sagesse est activée et développée par vipassan_, la méditation de la vision pénétrante, divers aspects de la vérité à propos de l’existence vont se manifester selon un ordre bien précis. Cet ordre, c’est ce que l’on appelle les étapes de progression vipassan_. La connaissance qui se manifeste généralement en premier lieu consiste à réaliser, non pas intellectuellement ou logiquement mais intuitivement, que le processus de soulèvement est double; les méditants commencent à voir distinctement deux phénomènes, l’un mental, l’autre physique, apparaissant en association. Les sensations physiques, l’aspect matériel, sont liées mais cependant distinctes de la conscience de ces sensations, l’aspect mental. Nous commençons à voir une succession d’événements mentaux et de sensations physiques et à reconnaître le lien de causalité entre l’esprit et la matière. Nous voyons de façon très claire et très directe que l’esprit cause la matière - l’intention de lever le pied provoque la sensation physique de mouvement et nous voyons que la matière conditionne l’esprit - une sensation de forte chaleur amène le désir de nous déplacer vers un endroit ombragé. La réalisation des causes et des effets peut se faire de façons très variées; mais lorsqu’elle se produit, la vie nous apparaît beaucoup plus simple qu’avant. Il n’y a qu’une chaîne ininterrompue de causes et d’effets physiques et mentaux. C’est la deuxième étape dans l’ordre classique des connaissances vipassan_. Notre concentration va s’approfondir et nous verrons l’impermanence et l’impersonnalité à des niveaux de plus en plus profonds: les phénomènes qui composent le mouvement d’élévation du pied apparaissent et disparaissent à une vitesse fantastique. C’est l’étape suivante, un autre aspect de l’existence que notre attention concentrée nous permet de réaliser. Il n’y a personne derrière ces phénomènes; ce sont des processus vides de substance, qui apparaissent et disparaissent selon la loi de cause et d’effet. Le mouvement et la solidité ne sont qu’illusion; l’œil ordinaire croit reconnaître des objets, des marques distinctives, tout un monde apparemment réel. Mais lorsque le film passe au ralenti, il n’y a plus que des images séparées, statiques.
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