recit de retraite Vipassana -5
En cet après-midi du sixième jour, je suis dehors, un thé à la main attendant la prochaine méditation. Je me souviens très bien de ce moment. Le soleil fait fondre la neige qui goutte un peu partout. Sur le toit l’eau se transforme en vapeur, la fumée s’évapore avant de disparaître. Au loin des nuages passent entre deux montagnes, le chant d’un oiseau se fait entendre puis s’arrête. Je ne pense à rien, j’observe anicca. Je suis entouré par le changement, tout est changement. Je le vois, je le comprend mais ce n’est pas assez.
Tous ces signes extérieurs me rappelent que c’est bien en moi que tout doit se passer. Dès l’appel du gong, je retourne dans la salle de méditation.
Il ne faut pas croire que l’on expérimente uniquement des sensations désagréables durant les assises, voici un exemple de sensation agréable. Le discours traite des quatre éléments et de leur relation avec les sensations. Mon esprit se trouve en général stimulé après le discours du soir et la méditation qui suit est la plus intense de la journée. Durant les instructions de ce soir là il est question brièvement de la possibilité de sentir un flux de sensations libres. A ces mots, il y a un déclic, et tout l’intérieur de mon corps ressent intensément ce flux libre. Tout se relache à l’intérieur, des « vibrations subtiles » coulent, comme pour dire qu’il n’y a pas que la douleur à expérimenter. Il s’agit de mouvements internes, de la tête aux pieds, des pieds à la tête, dans tous les sens. Plus précisement, on pourrait dire il y a des mouvements, de la chaleur variable, de la fluidité, des liaisons, de la solidité ; ce sont les quatre éléments à l’oeuvre.
Or, s’il y a bien une chose à ne pas faire à ce moment précis ... C’est bien s’attacher à cette sensation agréable. Pourtant, n’ayant ni l’indication (elle viendra un soir plus tard), ni le bon sens (après la souffrance de la journée), je m’attache à elle. Je m’y absorbe, c’est si agréable, enfin quelquechose de réjouissant ! « C’est anicca, anicca est dans mon corps, je le sens maintenant. Le dhamma est dans le corps. »
La cloche retentie. Je ne veux pas m’arrêter de méditer, je continue quelques minutes pendant que des personnes questionnent l’instructeur. Je suis profondément exalté. Je me lève ensuite, toujours lentement, je vais prendre une douche et me coucher. Par le minuscule espace entre le rideau et la fenêtre, j’aperçois la lune et je la salue plein d’émoi.
Vipassana - Yogi - Adhitthana
Les septième, huitième et neuvième jours.
Il est temps maintenant de parler des cinq empêchements (Nivarana), qui sont :
-Les désirs sensuels
-La malveillance, la haine ou la colère
-La torpeur et la langueur
-L’excitation et le remords
-Les doutes sceptiques.
« Ces cinq éléments sont considérés comme s’opposant à toute compréhension claire, en fait à tout progrès. Quand on est dominé par eux, sans savoir comment s’en débarraser, on ne peut pas comprendre ce qui est vrai ou faux, bon ou mauvais. »
Walpola Rahula « L’enseignement du Bouddha. »
Ces cinq empêchements je les ai expérimentés : Les désirs sensuels, durant des méditations, lorsque la partie « enfant effronté » de moi-même, m’orientait malgré moi vers des pensées sensuelles. La colère et la malveillance, lorsque je ne supportais plus la douleur physique due à l’assise d’une heure. La torpeur et la langueur, lorsqu’après une sieste elles m’ont saisi durant la méditation qui suivait. L’excitation, quand, après avoir ressenti le flux subtil, je me suis cru libéré de quoi que ce soit. Les doutes sceptiques, lorsque le premier jour je ne savais pas ce que nous faisions.
Ces cinq empêchements je les ai également combattus et vaincus (partiellement) : Les pensées sensuelles, en parvenant à redonner le contrôle de l’esprit à la partie « sage ». La colère, en l’observant calmement en face. La torpeur et la langueur, en respirant profondément puis en ne plus aller méditer sans avoir réveillé mon esprit. L’excitation, en ayant appris après être tombé dans le piège. Les doutes sceptiques, en ayant rendu clair ce qui était confus.
Néanmoins, en ce septième jour, j’ai encore des interrogations. Je relis le Satipatthana-Sutta (discours sur l’établissament de l’attention), et je me demande pourquoi nous n’observons que les sensations. Ceci dit, c’est de l’attachement aux phénomènes qu’il nous faut se défaire. A un certain niveau, tout ce qui nous arrive est une sensation. Chaque phénomène est un provocateur de sensations, auxquelles nous réagissons. (Le mot « réagir » contient la notion de conditionnement : re-agir, selon un shéma connu).
La sensation se situe avant la réaction, en neutralisant les sensations, on doit neutraliser les réactions. Quand je goûte un aliment, que je fait l’effort de noter quel est son goût et ce que ce goût provoque ou peut provoquer en moi, je neutralise la sensation de plaisir ou d’aversion qui naît instantanément quand je ne prend pas garde. Lorsque par exemple quelqu’un dans la salle de méditation tousse, et que je suis attentif à tout ce qui me parvient, ce son me traverse, il me fait réagir de l’intérieur. Le fait qu’un son me « transperce » indique que je ne dois pas être très « solide » à ce moment là. S’il me fait réagir c’est peut être que je suis encore trop sensible, trop attaché. Si une personne souffle, si une personne fait craquer une articulation, si une personne manifeste un signe de fatigue, nous y sommes (nous les débutants) au début, tous sensibles, jusqu’à un certain niveau. Ainsi de tels signes se manifestent généralement au même moment dans une méditation, ils sont des stimulis pour des réactions similaires, pour ceux qui ne sont pas correctement appliqués et vigilants. Au delà la concentration et l’attention permettent de ne plus interpréter ces signes, de ne plus subir leurs influences, de seulement en être conscient. De même, en travaillant sérieusement au satipatthana, l’on acquiert la conscience du présent. C’est une chose étrange que de (re)découvrir le présent. C’est si simple et si primordial. Si mon mental est une table, j’ai le sentiment de l’avoir nettoyé, d’avoir découvert sa surface. Je découvre qu’elle était couverte d’amoncellements dues aux sankhara. Lorsque la table est propre, je suis dans le présent, mais il y a toujours des débris qui viennent se poser sur elle. Alors je les balaye continuellement pour conserver la table vide, pour toujours voir sa surface.
Après avoir expérimenté des sensations agréables dans tout le corps, les sankhara refont surface, des sensations grossières resurgissent durant les assises. C’est une évolution tout à fait normale, nous passons par plusieurs stades, des sensations et des douleurs plus ou moins grossières, des sensations libres durant le flux, des sensations subtiles, ainsi de suite... Il nous faut continuer à observer équanimement. Au niveau physique, la sensation que la partie gauche et la partie droite du corps (spécialement de la tête) sont distinctes, s’estompe. Depuis quelques jours aussi j’ai renoncé à l’idée d’étendre les jambes pour relacher la tension, je me suis fait à cette sensation de contact, qui m’aide même durant la nuit. Je les replis donc sans les étendre. Durant ce septième jour je réalise que je suis attaché à l’idée d’atteindre quelque chose (le nibbana ou autre chose), et que cette volonté est une entrave. Je ressens la contre-partie de mon exaltation de la journée précédente, les sensations agréables ont disparu, et je suis déprimé. Je me ressaisis dans l’après-midi, j’observe chaque mouvement, chaque phénomène durant les pauses ; j’observe chaque sensation durant les assises. Le soir, en se couchant l’attention reste présente une heure ou plus, impossible de dormir. Il faut seulement se relaxer et ...observer consciemment.
à suivre