Enseignement du vénérable Sâsana
Vous remarquerez que souvent, les personnes qui adhèrent à une tradition spirituelle ont tendance à cracher sur le monde de la consommation, en disant à propos des autres : " Ce sont des gens qui courent après les plaisirs des sens, qui croient trouver un certain bonheur dans le matériel, mais nous, nous avons quelque chose de plus, nous sommes dans le spirituel ". Vous remarquerez que les matérialistes diront : " Les gens qui sont dans le spirituel sont dans un rêve, ils s'imaginent des tas de choses et s'astreignent à toutes sortes de disciplines, qui finalement, les contraignent et ne les mènent pas au bonheur, car tout est basé sur du rêve ".
Chacun campe sur ses positions et il est convaincu d'avoir raison. Ce que nous pouvons dire, est que l'un comme l'autre n'a pas tout à fait tord. C'est la raison pour laquelle nous ne nous engageons pas ; ni dans la voie de la spiritualité, ni dans celle du matérialisme.
La voie de la spiritualité est suivie par ceux qui croient dans le bonheur éternel, dans la conscience éternelle, dans l'unité éternelle, état de félicité, de bonheur absolu. La voie du matérialisme est suivie par ceux qui ne croient en rien et qui croient qu'au moment de la mort, tout disparaît, que tout est totalement détruit. C'est pour cela qu'on dit qu'ils ne croient en rien. Pour eux, la vie est apparue au moment de la naissance et s'arrêtera au moment de la mort, et entre les deux, " il faut en profiter au maximum ". Nous évitons ces deux extrêmes, qui sont basés, selon nous, sur une méprise, sur une mécompréhension. Nous ne nous intéressons pas beaucoup à un hypothétique bonheur au-delà de la vie, et nous avons cessé de courir, parce que nous sommes assez murs et intelligents pour avoir compris qu'il n'existe pas de bonheur en dehors de celui qu'on pourrait trouver dans cette vie.
Cette voie qui est censée amener les êtres à la fin de la souffrance, est une voie légitime et saine. C'est une voie dans laquelle s'engage toute personne suffisamment sensée et suffisamment intelligente. Seuls, les animaux – qui ne peuvent pas échapper à leur misère quotidienne – s'y entretiennent de la manière la plus confuse qui soit, en continuant de vivre malgré eux dans un monde de prédation, d'agressivité, de peur, de fuite, de haine et de violence.
Les humains ont une capacité que les animaux n'ont pas. Dans un premier temps, c'est de concevoir qu'il est peut-être possible d'y échapper. Dans un deuxième temps, désirer sincèrement vouloir y échapper et d'aller vers quelque chose, vers un lieu, un état, une expérience qui en serait totalement vide.
Nous avons pour cela, certains organes mentaux, qui font partie de notre condition humaine. Ils nous donnent la possibilité de discriminer en ce qui est susceptible de pouvoir nous aider sur cette voie d'une part, et ce qui est susceptible de nous entretenir dans la misère, la souffrance, l'agressivité, la violence et la prédation d'autre part. Nous avons cette capacité à discerner ce qui est habile (kusala) de ce qui est malhabile (akusala).
Le mot pali "kusala" est devenu en anglais "skill" et en latin "scola". Nous savons que le mot "école" a la même racine, qui signifie "habileté", puisque l'école est justement l'endroit où l'on est censé développer l'habileté. "kusala" signifie donc "habile". Comme le précise le commentaire du "dhamma saµghani", rédigé par Buddha Gosa, le mot "kusala" désigne l'habileté d'un artisan à accomplir son œuvre. Voilà donc le sens du mot "kusala", qui ne signifie pas "bien" ou "bon", mais "habile", dans le sens que c'est intelligent, que c'est fin, que c'est ce qui va nous aider à aller mieux. C'est habile, car cela va nous amener à moins de souffrance, et nous aider à avancer. "akusala" signifie donc "malhabile". C'est ce qui est maladroit, ce qui nous fait manquer notre opération.
Nous sommes dans une école ; l'école de l'habileté précisément. Nous allons nous habituer à développer les comportements habiles, utiles, constructifs et bénéfiques. Parallèlement, nous allons nous habituer à abandonner les comportements malhabiles, malheureux et générateurs de souffrance et de peine.
Si, à un Juif, à un Musulman, à un Hindou, à un Bouddhiste Mahayana, à un Bouddhiste theraváda, à un Chrétien, à un Communiste, à un Nazi, à un Fasciste, ou à un Athée, nous demandions : " quels sont les moyens habiles pour arriver à cette destination, à ce lieu, à cette expérience, vide de misère, vide de souffrance ? ", nous obtiendrions probablement des réponses différentes. Nous aurions certainement beaucoup d'éléments risquant de prêter à confusion. Il n'est pas nécessaire d'étudier quelles sont les voies enseignées par les uns et par les autres. Il est plus utile de réfléchir par nous-mêmes et d'essayer de comprendre par soi-même.
D'une part, nous pouvons réfléchir par nous-mêmes sur ce qu'est l'état de peine, le stress, l'état de contrainte dans lequel nous vivons. Pour beaucoup d'entre nous, il n'est pas la peine de réfléchir, cela est spontané, assez direct. Pour certain d'entre nous, la prise de conscience avec la souffrance du monde date de nos plus jeunes années. D'autre part, nous pouvons réfléchir, analyser sur ce qui doit être un lieu, une expérience ou une situation vide de cette peine, vide de cette souffrance.
Une fois que nous aurons réfléchi intelligemment, de façon constructive sur ces deux éléments et que nous les aurons approuvé, nous aurons à développer l'habileté à comprendre ce qui d'une part est générateur de souffrance, de misère, de peine, et ce qui, d'autre part, doit nous amener à expérimenter la fin de la souffrance, de la misère, et du stress.
Nous nous retrouvons en fait dans un monde à quatre dimensions. Cette réflexion doit être mûre, elle doit s'appuyer sur autant de doutes et de remises en question que de conviction et de confiance, car avoir confiance sans douter, c'est dangereux, et douter sans avoir confiance, c'est stérile. Il nous faut trouver une voie d'équilibre juste où subsiste toujours en nous une parcelle de doute. C'est cette parcelle de doute qui nous amène toujours à réfléchir, à nous remettre en question à tout moment, à nous demander si l'on n'est pas en train de partir sur des voies dangereuses. Il faut faire très attention à la confiance, qui devient trop vite une foi aveugle dans un système qu'on ne maîtrise plus.
On dit parfois : " celui qui a fait l'expérience de l'éveil est celui qui a dissipé le doute ". Paradoxalement, dissiper le doute, c'est aussi dissiper la conscience. Bouddha ne dit pas : " celui qui est arrivé à l'expérience de l'éveil a développé une confiance totale ". Il dit : " celui qui est arrivé à l'expérience de l'éveil a abandonné le doute sceptique ". En abandonnant le doute sceptique, par la même occasion, il a abandonné la confiance totale.
Par exemple, lorsqu'il y a un son particulièrement déplaisant, on voudrait qu'il s'arrête, parce que c'est pénible. On a la possibilité de remplacer ce son par un autre. On peut transmuter ce son, on peut le purifier. On peut entreprendre une démarche qui va nous amener d'un son particulièrement désagréable à un son béatifique, merveilleux. Le problème, c'est que de toute façon, nous n'avons pas éliminé le son. Nous sommes passés d'un son désagréable à un son agréable. C'est mieux que rien, cela peut nous apporter un réconfort à court terme. Nous n'avons cependant pas éliminé le problème du son, parce que le son est encore là. De plus, même si nous avons un son particulièrement agréable, il est probable qu'au bout d'un moment, nous en soyons totalement saturé. Même un son particulièrement mélodieux finirait par devenir désagréable. Qu'est-ce qui a changé ? Pourquoi un son est-il plaisant, agréable, et ensuite, ce même son, cette même mélodie, devient-il insupportable ? C'est tout de même bizarre ! Ce qui a changé, c'est tout simplement que nous en avons trop. Nous en sommes gavés.
Même le plaisir devient déplaisir ; par sa présence, il devient insupportable. Il devient lui aussi, source de peine, de contrainte et de stress. Souvent d'ailleurs, le plaisir est utilisé par les humains comme remède à court terme pour effacer les souffrances et les misères. En fait, on en est presque condamné, à courir après les plaisirs pour rendre ce monde plus supportable. Le plaisir devient même source de notre souffrance et de notre misère, parce que nous sommes condamnés à lui courir après.
Le plaisir n'est donc pas le bien être, il n'est pas encore la solution, il n'est pas encore l'alternative à la souffrance. L'alternative à la peine ; c'est la fin de la peine. L'alternative au son déplaisant n'est pas le son plaisant ; c'est l'absence de son. L'alternative à toute expérience douloureuse n'est pas l'expérience heureuse et pleine, c'est l'absence d'expérience.
Voilà ce que Bouddha a découvert et ce que notre réflexion peut nous amener aussi à découvrir.
Source : http://dhammadana.org/dhamma/jhana_nibbana.htm