L'essence de la vie sainte par Sayadaw U Pandita

Publié le par Langlais Pierre


 

Il est possible de se réjouir de sa propre pureté sans pour autant dénigrer les autres ou se glorifier soi-même. Illustrons cela par une métaphore. Imaginons une essence d’arbre très recherchée dont le noyau constitue la partie la plus précieuse. Cet arbre représente la vie sainte telle que la définit le Bouddha : sîla, samâdhi et pannâ.

La section transversale de ce tronc nous montre quatre composants : le précieux noyau, le corps du bois, l’écorce intérieure et finalement le mince épiderme de l’écorce extérieure. Un arbre a également des branches et des fruits.

            La vie sainte comporte trois sections : sîla, samâdhi et pannâ, ce qui inclut la réalisation du chemin et du fruit, c’est-à-dire l’expérience de nibbâna. Il y a également les pouvoirs psychiques au nombre desquels la vision pénétrante de la véritable nature de la réalité par la sagesse vipassanâ. Et il y a par ailleurs le gain, le respect et la notoriété qui résultent éventuellement de la pratique.

Un bûcheron se rend dans la forêt car il a besoin de sève pour un travail important. Il tombe sur ce beau grand arbre, lui coupe toutes les branches pour les ramener chez lui. Une fois dans son atelier, il constate que ces branches et ces feuilles ne lui sont d’aucune utilité pour son travail ; c’est la personne qui se satisfait du gain et de la notoriété.

Un second bûcheron décolle soigneusement la fine écorce extérieure ; c’est le yogi qui se contente d’avoir une moralité très pure mais qui ne fait aucun effort pour développer son esprit. Vient un troisième yogi, un peu plus intelligent, qui réalise que la moralité n’est pas le but du chemin. Il faut penser à développer l’esprit. Ce yogi va alors se choisir une forme de méditation et travailler intensivement. Lorsqu’il aura atteint la fixité de l’esprit, il se sentira fort. Son esprit sera calme et heureux, il expérimentera la joie et le ravissement. Il est même possible qu’il maîtrise les jhânas ou absorptions méditatives dans une profonde concentration. Il se met alors à réfléchir : « Mon Dieu, comme je me sens bien ! Mais cette personne là, à côté de moi, est tout aussi agitée qu’au début ! » Ce yogi a l’impression d’avoir atteint l’essence de vipassanâ et de la vie sainte alors qu’en réalité, il est tout simplement victime de la dixième armée de Mâra (exaltation de soi-même et dénigrement des autres). C’est le bûcheron qui se contente de l’écorce intérieure de l’arbre sans avoir atteint le noyau.

Un autre yogi, plus ambitieux, est décidé à développer les pouvoirs psychiques, il les atteint et est submergé d’orgueil. En plus, il s’amuse beaucoup avec ses nouveaux pouvoirs. Il pourrait alors penser : « Oh c’est une expérience très avancée, ce doit être l’essence du Dhamma. Ce n’est pas pour tout le monde ! Cette dame, là, ne peut certainement pas voir ce qui est juste devant son nez, les devas et les êtres infernaux ». Si ce yogi ne se libère pas de la dixième armée de Mâra, il finira intoxiqué, incapable de développer les états mentaux positifs ; sa vie sera marquée par une grande souffrance.

Les pouvoirs psychiques ne libèrent pas vraiment. A notre époque, les gens sont facilement subjugués par les pouvoirs paranormaux. Le fait d’exhiber ces pouvoirs psychiques, même très modestement, provoque pour on ne sait quelle raison, une explosion de foi chez les gens. C’était déjà le cas du temps de Bouddha. Il y a même eu un laïc qui s’est un jour approché du Bouddha pour lui suggérer de s’attirer des élèves en faisant étalage de ses pouvoirs psychiques ; le Bouddha devait, selon lui, mettre en évidence ceux parmi ses disciples qui détenaient les pouvoirs psychiques et leur demander de faire des miracles en public. « Les gens seront très impressionnés, dit-il, et vous aurez beaucoup de dévots. »

Le Bouddha refusa. Par trois fois, l’homme réitéra sa demande et trois fois elle fut refusée. Finalement le Bouddha dit : « Homme laïc, il y a trois sortes de pouvoirs psychiques. Le premier consiste à voler dans les airs, plonger dans la terre et faire toutes sortes d’autres performances paranormales. Le second consiste à lire les pensées d’autrui. Vous pouvez dire à quelqu’un : « Oh, tel ou tel jour, vous pensiez ceci, vous êtes sorti pour faire cela… » Les gens peuvent être très impressionnés par ce genre de choses. Mais il y a une troisième sorte de pouvoir psychique : c’est le pouvoir d’instruire ; ce pouvoir vous permet par exemple de dire à quelqu’un : « Vous avez telle ou telle attitude et ce n’est pas bien, c’est négatif, c’est nuisible, cela ne conduit pas au bonheur ni à celui des autres, vous devriez abandonner ce comportement et adopter telle ou telle pratique pour cultiver les bonnes actions. Ensuite, vous devriez méditer en suivant les instructions que je vais vous donner.» Ce dernier pouvoir, celui de guider les autres sur le juste chemin est le pouvoir psychique le plus important.

« Oh ! Laïc, ces deux premiers pouvoirs n’entameront pas la confiance de ceux qui ont foi en vipassanâ, mais s’ils sont exhibés devant les gens qui n’ont pas cette foi, ils pourraient les amener à se poser certaines questions : ‘ Eh bien ! Qu’a-t-elle de particulier, cette méditation ? On peut obtenir ces pouvoirs par les mantras et autres méthodes ésotériques de certaines sectes ou systèmes religieux que je connais ‘. Ces gens là manqueront mon enseignement. »

Le troisième pouvoir psychique est le meilleur. C’est le pouvoir d’enseigner les autres. « Oh ! Laïc, quelqu’un qui est capable de dire ‘ceci est mal, ne le fais pas, tu dois cultiver le bien par la parole et par l’action. Voilà comment on débarrasse l’esprit des kilesas. Voilà comment il faut méditer. Ceci est le moyen d’atteindre la paix de nibbâna qui libère de toute souffrance ‘. Ceci, oh ! Laïc, est le pouvoir psychique le plus intéressant."

 

Mais allez-y, essayez d’atteindre les pouvoirs psychiques si cela vous intéresse. Ce n’est pas essentiel mais cela ne contredit pas la pratique de vipassanâ. Personne ne vous en empêchera et le succès dans ce domaine n’est certainement pas quelque chose dont on puisse se moquer. L’essentiel, c’est de ne pas croire que les pouvoirs psychiques sont l’essence de l’enseignement. Celui qui atteint les pouvoirs psychiques et qui croirait avoir atteint la fin du chemin spirituel, se trompe lourdement. Ces gens cherchent le noyau du bois mais se satisfont de la couche extérieure ; rentrés chez eux, ils constatent qu’ils ne peuvent rien en faire. Donc, lorsque vous aurez atteint les pouvoirs psychiques, s’il vous plaît, poursuivez votre pratique et franchissez successivement toutes les étapes de connaissance vipassanâ, les différentes consciences du chemin et du fruit, jusqu’au moment où vous aurez réalisé l’état d’arhat.

Lorsque l’attention et la concentration seront bien établies, la sagesse vipassanâ va pénétrer les différents niveaux de compréhension de la nature des choses. On peut dire qu’il s’agit là d’un autre type de pouvoir psychique mais ce n’est pas encore la fin du chemin.

Il se peut que vous atteigniez finalement le chemin sotapatti, la noble conscience de celui qui est entré dans le courant. C’est le premier stade d’illumination. Cette première expérience de nibbâna, la conscience du chemin, déracine certaines kilesas de façon définitive. En poursuivant votre pratique, vous arriverez peut-être à la conscience du fruit. Lorsque cette conscience du fruit se manifeste, l’esprit demeure dans la paix de nibbâna. On dit que cette libération n’est pas limitée dans le temps, une fois que vous aurez fait l’effort de l’atteindre, vous pourrez y retourner à n’importe quel moment.

Il faut cependant comprendre que ces premiers succès ne sont pas le but final. Ce que nous propose Bouddha, c’est l’atteinte de l’illumination parfaite, la libération définitive qui anéantit à tout jamais toute forme de souffrance.

Le Bouddha se servit donc de l’image du tronc d’arbre et en guise de conclusion, il dit : « Le bénéfice de mon enseignement ne se limite pas au gain, au respect ou à la renommée, le bénéfice de mon enseignement ne se limite pas à la pureté du comportement, il ne se limite pas à l’atteinte des jhânas, il ne se limite pas à l’atteinte des pouvoirs psychiques ; l’essence de mon enseignement, c’est la libération complète des kilesas et la capacité de réaliser cet état à n’importe quel moment ».

J’espère que vous pourrez accumuler suffisamment  d’énergie, de force et de courage pour faire face aux dix armées de Mara, pour les vaincre toutes avec une compassion sans merci, de façon à pouvoir franchir successivement toutes les étapes de connaissance vipassanâ. Puissiez-vous atteindre dans cette vie même la noble conscience de celui qui est entré dans le courant et arriver finalement à vous libérer totalement et de façon définitive de toute souffrance.

 

 

 

 

 

 

Notes :

           

            Les dix armées de Marâ : Les plaisirs sensuels ; le mécontentement ; la faim et la soif ; l’avidité ; la paresse et la torpeur ; la peur ; le doute ; l’orgueil et l’ingratitude ; les acquisitions matérielles, le renom, les honneurs et la réputation mal utilisée ; l’exaltation de soi et le dénigrement des autres.

 

            Kilesa : Tourment de l’esprit, impureté.

 

 

 

 

 

Dans cette vie même, Sayadaw U Pandita.

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Extraits de livres

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