Correspondance avec un Bhikkhu.

Publié le par Pierre Langlais

 

 

Durant l'été 2004, ayant découvert le site dhammadana.org, je contactais le moine à l'origine de ce fabuleux portail pour lui demander quelques informations. Puis, posant beaucoup de questions, nous en sommes venus à correspondre.

Moi (le réalisateur de ce site), au moment de ces écrits j'étais un "nouveau" bouddhiste laïc, et le vénérable Dhamma Sâmi est un Bhikkhu (moine) de tradition Théravâda vivant en Birmanie depuis 6 ans. L'ayant par la suite rencontré à plusieurs reprises je dois vous dire que c'est ... un réel Bhikkhu!  Renonçant, fidèle à l'enseignement du Bouddha, comme nous n'en voyons aucun ici, ayant acquit une conduite d'une noblesse propre au Dhamma.

 

J'ai gardé les remarques les plus pertinantes , pouvant aider chaque personne s'intéressant aux enseignements du Bouddha, ou ne sachant pas quelle voie emprunter. Lorsque je commençais la correspondance, je ne savais pas vraiment quel était la profondeur réelle du message du Bouddha, ni où la trouver, puisque piochant et donnant crédit à toutes les traditions du Bouddhisme, en bref ayant encore beaucoup d'illusions à chasser.

 

 

Les questions (en noir) sont de Pierre, les réponses en bordeaux sont du vénérable Dhamma Sâmi.

 


A propos de Bouddha, "on" dit que même éveillé il garda sa personnalité.

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Faux. Un être éveillé a éradiqué toute notion de personnalité. Il lui reste seulement des idiosyncrasies, à ne pas confondre avec la personnalité qui est, d'après Bouddha et d'après tous ceux qui ont expérimenté nibbãna, un concept erroné (ou une manière de parler pour désigner des comportements ou des manières de penser propres à un individu ou à un autre).

 

Vous devez connaitre l'histoire de Boddidharma qui, trouvant les moines de Shaolin en mauvaise santé leur enseigna quelques mouvements d'exercice physique...?

 

Je n'accorde pas le moindre crédit au mahayãna. Leurs enseignements sont au diamètre opposé de celui de Bouddha.

 

J'étudie le Dhamma, j'adore lire. Il y a encore quelques notions que je n'arrive pas 
à integrer tel la réduction des sens. Je le comprends mais il y a des choses si naturelles, le fait d'apprecier les beautés du monde, comme les nuages. Ils representent pourtant
l'impermanence.

Toutes ces choses représentent essentiellement des attachements, responsables de nos peines et douleurs. Même si elle procure parfois des sensations agréables, la sphère des sens octroie avant tout un lot de souffrances incessantes et illimitées. Il est tout naturel de s'attacher aux choses plaisantes, tout comme il est tout naturel de souffrir en raison de leur absence, et tout comme il est tout naturel de vouloir se libérer de cette condition absurde où règnent attachements et souffrances et de faire ce qu'il faut jusqu'à y parvenir.

 

Pensez vous comme William Blake l'a dit, que la pureté s'acquiert apres avoir connu l'impureté?

 

Cette affirmation est d'une telle évidence qu'elle aurait pu être de La Palisse. De la même manière, la mort survient après avoir la vie. De même qu'aucun être ne meurt sans avoir vécu, aucun être n'est pur avant de s'être purifié.

 

Pensez vous comme Hubert Reeves l'a dit, que l'esprit humain ne peut pas envisager ce qu'est réellement l'univers?

 

Seul Bouddha le peut, car il est le seul type d'être doté de l'omniscience, et donc le seul à pouvoir découvrir par lui-même la voie qui mène à la cessation de la souffrance. Du point de vue de la voie du dhamma, ces grandes questions à propos de l'univers est sans la moindre importance. La seule chose qui compte vraiment est de connaître le processus de notre propre conscience, de développer une compréhension juste de ce que nous percevons ici et maintenant (de manière expérimentale et non théorique, bien entendu), car seule cette connaissance nous permet de mettre un terme à notre souffrance.

 

Pourquoi comme vous me l'avez dit, la croyance, quelle qu'elle soit, constitue le pire poison du mental? Est ce à cause du conditionnement qu'elle procure?

 

Une croyance, quelle qu'elle soit, empêche de voir la réalité. Ce sont les croyances qui entretiennent les êtres dans l'ignorance, pas autre chose ! Bouddha expliquait qu'un individu qui entraîne les gens dans des croyances développe infiniment plus d'akusala ("mauvais kamma" si vous préférez) qu'un grand assassin, même s'il a les meilleures intentions du monde ! En effet, un assassin engendre une certaine souffrance, mais elle dure tout au plus une vie et les personnes tuées peuvent suivre la bonne voie dès leur renaissance. Un maître religieux qui entraîne des gens sur des fausses voies est responsable d'horribles conséquences, car ses disciples vont développer une pratique erronée qui va se répercuter sur un très grand nombre d'existences vers des voies qui se dirigent à l'opposé de la voie juste. Celles-ci pourront alors les conduire à connaître les plus infernales existences.

 

Voilà pourquoi il convient d'être extrêmement prudent avec les croyances !

 

Que répondriez vous a quelqu'un qui vous dit le bouddhisme est une croyance en plus?
Que c'est en fait une pratique?

 

Tous les bouddhismes que nous connaissons (notamment en Occident) sont effectivement des croyances. Néanmoins, l'enseignement de Bouddha n'est pas une croyance (je dirais même que l'enseignement de Bouddha n'a rien à voir avec le "bouddhisme" !) Bouddha ne nous demande jamais de croire en quoi que ce soit. Il explique seulement les caractéristiques de la réalité dans le seul but d'inciter à la pratique, et il invite chacun à expérimenter la connaissance directe de la réalité par soi-même.

 

Quel est le quotidien d'un moine?

Il n'existe pas d'emploi du temps propre à tous les moines. De l'un à l'autre, le quotidien peut s'avérer très différent. Il y a des moines qui s'absorbent dans des retraites méditatives intenses, d'autres qui étudient, d'autres qui écrivent des livres, d'autres qui voyagent pour donner des enseignements, d'autres qui font plusieurs activités à la fois, d'autres, plus paresseux, qui ne font pas grand-chose, etc.

 

À ce sujet, vous trouverez plus d'informations dans la section "Les moines" ou "Les monastères" du site dhammadana.org :

http://www.dhammadana.org/samgha.org/samgha/moines.php

 

http://www.dhammadana.org/samgha/vihara.php

 

 

La compassion peut elle tout remplacer, tout combler ?

 

Certainement pas ! Bien qu'étant un élément très positif, elle n'est rien sur la voie de la sagesse. Elle n'empêche nullement l'ignorance. Pour progresser jusqu'à la Paix, c'est l'attention, la concentration et la patience dont on a besoin, de même qu'il nous faut des cordes, des pitons et un piolet pour gravir un sommet. La compassion reste une excellente partique, mais elle est très basique, au même titre que la générosité. Certes, elle est une pratique qui nous aidera toujours pour la suite, de même que la musculation peut nous préparer à gravir une montagne dans de meilleures conditions, mais le jour où l'on s'attaque à la façade abrupte de la montagne, il est hors de question de s'embarrasser de ses haltères !

 

Ah, la compassion ! Sachant qu'elle est une chose qui plaît beaucoup aux gens, certains savent l'exploiter au maximum dans le but de faire prospérer leur école religieuse. Bien souvent, il n'est question que de brassage d'argent chez ces gens-là. Ceux qui en parlent le plus sont ceux qui mènent un train de vie royal. Dans de telles conditions, il est facile de parler de compassion, surtout quand on jouit d'une fortune colossale alors que le monde est rempli d'êtres souffrant d'une misère terrible.

 

En Birmanie, nous voyons quotidiennement ce qu'est la compassion (la vraie, pas celle des livres qui remplissent les rayons "spi" des librairies de France et de Navarre). Ces gens n'en parlent jamais, ils la vivent sans savoir ce que c'est en théorie. D'ailleurs, je parle le birman, mais je ne sais même pas comment on dit "compassion" !

 

 

Je vous adresse mes meilleures salutations.

 

Dhamma Sãmi

 

 

Mandalé, le 21 juillet 2004

 

 

 

 

 

Puis je vous demandez ceci: Le Theravada reconnait il des pratiquants, maitres, ayant atteint l'éveil depuis Bouddha?

 

Généralement, on ne se vante pas trop de cela dans le théravada, car il s'agit d'une chose que l'on garde pour soi. D'ailleurs, si un moine dévoile une réalisation effectivement expérimentée, il commet une faute (de gravité moyenne). S'il prétend une réalisation qu'il n'a pas obtenu et qu'il le sait, il commet un parajika (ce qui veut dire qu'il perd son statut de moine à vie). Vous trouverez tout le détail de ces règles sur

http://www.dhammadana.org/samgha/vinaya/patimokk.php

Bouddha disait : "tant qu'il y aura des ariya ("êtres nobles", c'est-à-dire des individus qui ont expérimenté nibbãna), l'enseignement du dhamma perdurera".

 

Cela dit, en Birmanie, il y a des moines aujourd'hui éteints qui sont connus pour être arahanta (c'est-à-dire qu'ils sont parvenus à la pleine réalisation, à l'éradication complète des impuretés mentales). Comment peut-on le savoir ? Ils ont laissé dans leurs cendres des reliques propres à un tel stade de réalisation, qui ont pu être authentifiées par des spécialistes. Parmi eux, le très réputé Vénérable Mahãsi, qui a popularisé à travers le monde la plus facile et la plus rapide des techniques de méditation vipassanã. Ce moine fut aussi l'un des deux qui présidèrent le dernier concile, à Yangon en 1954.

 

 

D'autre part je voudrais revenir sur le thème de la compassion, car vous m'avez dit que l'on y attaché trop d'importance.

 

J'ai peut-être été un peu radical dans mon discours. Toutefois, je voulais surtout insister sur le fait qu'on a généralement tendance à accorder un peu trop d'importance à la compassion [karuna] (que l'on confond souvent avec la bienveillance [mettã]), au détriment du reste, notamment au développement de la sagesse, qui constitue l'essentiel, le seul moyen permettant la libération des impuretés, et d'un certain point de vue, incluant le reste (dont mettã et karuna font partie). Naturellement, rien n'est à négliger, chaque point a son importance.

"Ils ont laisse dans leurs cendres des reliques propres a un tel stade de realisation, qui ont pu etre authentifiees par des specialistes. "Parmi eux, le tres réputé Vénérable Mahasi, "

De quoi s'agit il exactement?

 

Ce sont des sortes de petits cailloux irréguliers, souvent grisâtres, parfois beige, parfois marron, qui ont des propriétés particulières, dont celle de se multiplier et celle d'émettre parfois de la lumière composée des six fameuses couleurs qui constituent le drapeau du théravada (marron [nîla], or [pîta], rouge [lohita], blanc [odãta], teinte sombre [mañjittha], et un mélange de toutes les teintes [pabhassara]). Il est dit que les reliques "marquent le territoire du dhamma", et tant qu'il y en aura, fleurira le dhamma. D'ailleurs, la plupart des zédis (faussement appelés "pagodes") servent à enchasser des reliques.
    > Voir la photo ci-jointes, que j'ai prise la semaine dernière dans un monastère de forêt.

 

A propos des maitres réalisés,
la réa
lisation est elle quelque chose "d'unique", de trés rare, ou fut ce possible pour beaucoup de pratiquants?

 

Il semble que les êtres réalisés sont de plus en plus rares dans notre monde. Pourquoi ? Tout simplement car les gens qui s'intéressent réellement à la libération plutôt qu'à courir sans cesse après les plaisirs le sont de plus en plus. Une chose est sûre, celui qui sait mettre en application la pratique qui conduit à la connaissance juste de la réalité basée sur la conduite, la concentration et la sagesse (comme Bouddha a su l'exposer), en sachant faire preuve d'un minimum de volonté, de patience et de détermination, est certain d'y parvenir.

Lorsque certaines personnes parlent de Maitreya, il font la différence entre un bouddha qui a découvert seul le chemin et ceux qui n'ont fait que suivre, Maitreya étant le bouddha du futur, lorsque le dhamma aura disparu?

 

Dans le théravada, nous ne parlons jamais de Maitreya, car il s'agit d'un Bouddha qui n'est pas encore ouvert. On s'en tient plutôt à l'enseignement du dernier Bouddha ouvert, car seul celui-ci (cet enseignement) est en mesure d'apporter la libération des conditions misérables qui constitue l'existence, quelle qu'elle soit. Lorsque le dhamma aura disparu, il se passera extrêmement longtemps avant l'arrivée du prochain bouddha. La durée d'un sãsana (période durant laquelle l'enseignement d'un Bouddha est connu, comme c'est le cas en ce moment) est comparable à la durée d'un éclair pendant un orage, et l'apparition du sãsana suivant à celle qui sépare deux orages. Ceux qui se retiennent de pratiquer sous prétexte qu'ils attendent le prochain Bouddha courent droit à leur perte, car nul ne saura où ils seront d'ici là. Ils auront en tout cas le temps de connaître un nombre incalculables de vies dans les pires enfers, d'ici là. Celui qui a un minimum de sagesse ou d'intelligence comprend qu'il faut pratiquer sans attendre, dès l'instant où il prend connaissance de cet enseignement, avec le même sentiment d'urgence que l'on prend conscience que sa propre chevelure est en train de prendre feu.

Que signifie votre nom?

 

Le maître du dhamma, celui qui possède, qui maîtrise totalement le dhamma (hé oui, rien que ça ! :o)

 


Mandalé, le 31 juillet 2004



Je souhaiterai aussi un nom bouddhiste.
Est ce donné lors d'une prise de refuge, dans la tradition théravada?

 

On attribue traditionnellement un nom pâli à chaque moine, novice ou nonne qui entre dans la communauté. Du temps de Bouddha, cela n'était pas nécessaire, car les noms étaient déjà des noms pâlis. Cela dit, le nom n'a pas bien d'importance.


Sur le Dhamma:
Je repensais à un de vos propos, vous disiez de Boddhidharma:

 

"Je n'accorde pas le moindre credit au mahayana. Leurs enseignements sont au diametre oppose de celui de Bouddha."

 

Je trouve cela reducteur.
Bien que je ne connaisse pas l'entiere conception du probleme.
Boddhidarma, bouddhiste ou non, a eut une grande influence sur la Chine le Japon, et sur L'occident. Il est nom seulement a l'origine des arts martiaux dit on, mais aussi a l'origine du Ch'an et du Zen.

Doit je comprendre que la tradition Theravada, ne reconnait pas de maitre autre que Bouddha?

 

Bouddha est le seul à avoir pu découvrir (par lui-même) la voie qui conduit à la cessation de la souffrance et de le délivrer aux autres. Son enseignement est parfait en soi, aussi bien en son début, en son milieu, qu'en sa fin. Il n'est nul besoin d'en ajouter, encore moins d'en supprimer ou d'en modifier quoi que ce soit. Celui qui fait l'effort de le mettre sérieusement en pratique développe inévitablement une confiance inébranlable en cet enseignement.

Certaines cultures ont hérités du bouddhisme tel qu'on leur a transmis, doivent elles être mise en cause?

 

L'enseignement de Bouddha n'a strictement rien à voir avec une culture, quelle qu'elle soit. Néanmoins, les hommes ne peuvent pas s'empêcher de tout mélanger.

C'est alors un problème, car c'est refuser de vivre en son temps.

 

Ce n'est pas une question de temps. Et cet enseignement celui de la réalité est valable exactement de la même manière quelle que soit l'époque. La réalité demeure la même, que nous soyons en préhistoire ou en l'an 3000.

 

Il est vrai cependant qu'actuellement en France, il est présenté un Bouddhisme particulier.

 

"Bouddhisme" ne veut absolument plus rien dire. C'est devenu une immense salade dans laquelle les ignorants y mettent les ingrédients qui leur plaisent et en suppriment ceux qui leur gênent.

 

Les bouddhismes Tibetain et zen sont les mieux représentés.

 

Tout comme le catholisisme, ce sont des sectes qui ont bien réussi.

Bien qu'ils aient la meme base "Theravada" c'est une branche de l'arbre, que nous ne pouvons ignorer, au moins pour redefinir les bases si nécessaire.

 

Sur l'arbre du théravada, les bouddhismes tibétain et zen ne sont que des champignons et des mauvaises herbes qui sont en train de le tuer complètement. Comme ils prennent la forme de l'arbre, on les prend pour l'arbre.

 

 

A suivre...

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Publié dans dhammapiti

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